LA LEÇON DE PIANO

Un joue une note.

DEUX : Non, j’ai dit do.

UN, chante et joue : Do.

DEUX : Vous dites do, mais vous me faites un ré.

UN : Je vous fais un ré, moi ?

DEUX : Mais oui, vous me faites un ré. Et comment !

UN : Ah ? Je sais pas comment vous arrivez à faire une différence.

DEUX : Allons, allons ! Une différence ! Y a qu’à regarder ! Où sont les deux petites notes noires ?

UN : Euh… Une deux trois : c’est pas celles-là… Là !

Il joue.

DEUX : Eh bien, je vous ai dit cent fois que le do, c’était juste devant les deux petites notes noires.

UN : Ah ! Ah ! oui ! Ah !

DEUX : Bon. Alors qu’est-ce que vous attendez. Faites-le-moi, ce do.

UN : Eh ! c’est que… eh-eh-eh !

DEUX : Quoi : eh-eh-eh ?

UN : Ben, c’est qu’il y en a plusieurs, des notes comme vous dites, juste devant deux petites notes noires.

DEUX : Prenez n’importe laquelle ! Celle qui est devant votre nombril !

UN : Ah bon, parce que c’est toutes des dos, toutes ces notes-là ?

DEUX : Oui.

UN : Ah bon. Eh bien dites donc, vous en avez des dos, sur votre piano. 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7 dos, rien que ça. Et celui-là là-haut en plus, mais on ne peut pas dire que c’est vraiment un do, puisqu’il est pas devant deux petites notes noires, vu qu’à cet endroit-là, c’est la fin du piano. Après c’est du bois.

Il cogne.

DEUX : Oui, eh ben, c’est un do quand même.

UN : Eh ben comme ça, ça vous en fait huit. Huit dos. C’est un piano de luxe, hein, votre piano ? C’est un Pleyel, hein ?

DEUX : Ecoutez, Monsieur, nous sommes là pour travailler, pas pour faire de la théorie. Sur tous les pianos, y en a huit, des dos, Monsieur, si vous voulez savoir. Maintenant voulez-vous avoir l’obligeance de m’en jouer un.

UN : Bon. Je vais vous jouer, voyons, voyons… Je vais vous jouer celui-là. Pas d’objection ?

DEUX : Oui, eh ben, ça nous verrons. Quand vous l’aurez joué, je vous dirai ce que j’en pense.

Un temps.

DEUX : Alors ?

UN : Une seconde. Attendez que je me rappelle… Sais plus, tiens !… C’est drôle, c’est des trucs qu’on se dit : « Je m’en souviendrai, c’est pas difficile ! » et puis résultat, ça m’est complètement sorti de la tête, vous voyez.

DEUX : Quoi ? Je viens de vous dire où il était, ce do ! Jouez-le !

UN : Je le vois bien, ce do : il est là ! Mais pour ce qui est de le jouer, je suis désolé, professeur, mais je ne me rappelle plus comment on fait.

DEUX : Ecoutez, Monsieur, vous n’êtes vraiment pas doué. Comment on fait ! On appuie dessus, tout simplement ! Etre obligé de vous rappeler cette notion élémentaire alors que nous en sommes à notre 15e leçon, voyons, Monsieur, qu’est-ce que vous voulez que je pense !

UN : Ah non, là, alors, là, non ! Vous me prenez réellement pour un imbécile. Appuyez dessus ! Je sais bien qu’il faut lui appuyer dessus, à ce do. D’ailleurs y a pas qu’à lui qu’il faut appuyer dessus, toutes les notes c’est pareil. Ça n’est pas difficile. Tenez, regardez, histoire de rire, levez-vous un peu de la banquette, que je me lève, vous allez voir comment je vais vous appuyer une bonne douzaine de notes d’un seul coup, tiens…

Fracas : il s’assied sur le clavier.

rien qu’avec mes fesses !

DEUX : Voulez-vous ! Monsieur, un piano… Rasseyez-vous sur la banquette ! Et tout de suite !

UN : Eh là, doucement, jeune homme. Je vous préviens dès à présent que je ne tolérerai pas que vous me manquiez de respect. N’oubliez pas que je pourrais être votre grand-père.

DEUX : Je ne l’oublie pas, Monsieur, mais mon piano est mon instrument de travail, je n’ai que lui dans la vie et…

UN : Et n’oubliez pas non plus que je vous paye.

DEUX : Sans doute, Monsieur, mais, dans votre intérêt même, je tiens à ce que les leçons que je vous donne, restent euh…

UN : Je plaisantais, Monsieur. Je voulais simplement vous montrer que toutes ces touches, je sais fort bien qu’elles sont faites pour qu’on appuie dessus.

DEUX : Ça dépend avec quoi, Monsieur.

UN : Justement : nous y voilà. Voulez-vous m’aider à tirer la banquette… Ce do, Monsieur le professeur, ce do que voici devant nous, vous allez encore me dire que je ne suis pas doué ! Je me rappelle parfaitement qu’il faut que j’appuie dessus, mais je ne me rappelle pas du tout avec quoi.

DEUX : Ordinairement, on appuie sur les touches d’un piano avec ses doigts, Monsieur.

UN : Mais ce do-là, précisément. Monsieur, avec les doigts de quelle main faut-il que j’appuie dessus ?

DEUX : Avec les doigts d’une main, Monsieur, d’une main prise au hasard.

UN : Alors, on appuie sur n’importe quel do avec les doigts de n’importe quelle main ?

DEUX : Oui, Monsieur. Ça dépend de ce qu’on veut en faire par la suite, de ce do, n’est-ce pas ? Mais nous n’en sommes pas encore là.

UN : Bon. Alors disons n’importe quelle main : celle-ci par exemple. Pour éviter toute confusion, je vais mettre l’autre dans ma poche… Alors.

DEUX : Do, Monsieur ! J’ai dit do.

UN : Avec quel doigt ? Parce qu’il faut encore choisir.

DEUX : N’importe quel doigt, Monsieur.

UN : Je m’en doutais. Ecoutez Monsieur, ce sont drôles de leçons que les vôtres. Qu’est-ce que vous m’avez appris aujourd’hui ? Que je pouvais jouer n’importe quel do en appuyant dessus avec n’importe quel doigt de n’importe quelle main. Dites tout de suite que vous me laissez me débrouiller. Tenez, le voilà, votre do ! (Il joue ré et chante :) Do !

DEUX : Vous dites do, mais vous me faites ré !

UN : Pouvez pas le savoir, vous regardiez pas.

DEUX : Mais enfin, Monsieur, pourquoi voulez-vous apprendre à jouer du piano ?

UN : Ce n’est pas moi qui veux, Monsieur, je vous jure bien. C’est mon papa et ma maman.

Les Diablogues et autres inventions à deux voix
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